
À 15 km de Dijon, une léproserie médiévale a livré ses secrets aux archéologues de l'Inrap. Loin de l'image de relégation que l'on associe à ces établissements, le site a révélé des artefacts d'exception témoignant d'une communauté prospère, religieuse et mixte, vivant selon les préceptes de saint Augustin. © G. Pertuisot, Inrap
Depuis 2020, des archéologues de l’Inrap explorent les alentours du village de Fleurey-sur-Ouche en Côte-d’Or à la recherche des vestiges d’une léproserie médiévale. La fouille de ce supposé établissement de soin et de relégation a révélé la présence de plusieurs maçonneries et de précieux artefacts bousculant l’image d’Épinal du lépreux réprouvé et mis à l’écart,
Dans un communiqué publié le 30 avril 2026, l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) a dévoilé les résultats de six ans de fouilles programmées en marge du village de Fleurey-sur-Ouche. Ce programme, financé par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté et la Communauté de Communes Ouche et Montagne, mobilise une équipe de chercheurs et d’étudiants de l’Université Bourgogne Europe sous la houlette de Gaëlle Pertuisot. L’objectif ? Appréhender les dynamiques de peuplement du village médiéval et identifier les vestiges d’une léproserie abandonnée au XVe siècle. Ces recherches représentent une occasion unique d’éclairer l’histoire de ce type d’établissement, bien attesté dans les sources écrites, mais peu étudié d’un point de vue purement archéologique.
Une léproserie médiévale en activité jusqu’au XVe siècle ?
Situé à 15 km de Dijon, Fleurey-sur-Ouche est connu dès le VIe siècle sous l’appellation « Floriacus ». Ce toponyme dérive du nom du propriétaire de la villa gallo-romaine voisine installée sur la rive gauche de l’Ouche. Exploré rapidement en 1988, le village fait l’objet de fouilles préventives d’envergure entre 2015 et 2019. Les chercheurs de l’Inrap mettent ainsi au jour de nombreux vestiges documentant l’histoire du bourg entre le Xe et le XVIIIe siècle (nécropole mérovingienne, prieuré Saint-Marcel, muraille de l’Époque moderne, etc.).
Au premier plan, le secteur fouillé de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d’Or) et, au loin, le village. © J. Berthet, Inrap
À la suite de cette opération de sauvetage, une campagne d’archéologie programmée est lancée en périphérie du village dès 2020. Les recherches se concentrent dans une zone située à 1,3 km à l’est de Fleurey-sur-Ouche, le long d’un chemin bordant la rivière. Là, plusieurs maçonneries ont été repérées sous le couvert forestier. Pour les archéologues, ces structures pourraient constituer les vestiges de murs liés à une léproserie du Moyen Âge.
Vue zénithale du chantier de fouilles programmées de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d’Or). © J. Berthet, Inrap
Plusieurs sources archivistiques citent en effet une maladrerie active entre la fin du XIIIe siècle et le XVe siècle. Le cadastre napoléonien de 1812 mentionne également un lieu-dit au nom évocateur de « Combe Maladière » dans le secteur. Cette hypothèse est étayée par la position topographique du site. Les « maisons de lépreux » (domus leprosorum) étaient le plus souvent construites en marge des agglomérations pour éviter la propagation de la maladie et le long de routes fréquentées afin de pouvoir récolter l’aumône.
Relevé lidar révélant l’enclos et les maçonneries de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d’Or) sous le couvert forestier. © M. Thivet et E. Hamon, MSHE, Université de Franche-Comté
Un établissement occupé par des résidents au statut social élevé
Certains murs en élévation mis au jour par les archéologues semblent correspondre à des structures agropastorales récentes. Leur édification aurait toutefois été réalisée à partir de matériaux de réemploi issus du démantèlement des bâtiments de la léproserie abandonnée durant le XVe siècle. Les sondages et les excavations des niveaux d’occupation du site ont confirmé la fréquentation des lieux entre le XIIIe et le XIVe siècle. Ces opérations ont aussi livré un ensemble d’artefacts de très bonne facture datant du bas Moyen Âge.
Tessons de céramique « très décorée » découverts lors des fouilles programmées de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d'Or), témoins d'un niveau de vie élevé parmi ses résidents. © G. Pertuisot, Inrap
Propositions de restitution de formes complètes réalisées par Véronique Durey, potière et céramologue, d'après un tesson de céramique « très décorée » mis au jour lors des fouilles programmées de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d'Or). © G. Pertuisot, Inrap
Les archéologues ont ainsi découvert des éléments de décors vestimentaires en métal, des monnaies, de la céramique de service « très décorée » (rarement attestée en Bourgogne) et des restes fauniques laissant supposer un régime alimentaire de qualité. Les résidents de cet établissement de soin et de relégation possédaient donc un statut social assez élevé, similaire à celui observé dans le centre du bourg médiéval de Fleurey-sur-Ouche.
Applique de harnais en forme d’écu décoré d’armoiries, découverte lors des fouilles programmées de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d’Or). © G. Pertuisot, Inrap
Un constat assez surprenant pour une léproserie, mais que les sources historiques permettent d’éclairer. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, cette institution médiévale à vocation charitable n’accueillait pas des malades rejetés par la société ! Elle abritait une communauté religieuse mixte composée de lépreux et de personnes valides qui vivaient selon les préceptes de saint Augustin. D’après le professeur François-Olivier Touati, les lépreux constituaient l’avant-garde des saints et étaient assimilés au Christ.
Ampoule de pèlerinage mise au jour lors des fouilles programmées de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d’Or). © G. Pertuisot, Inrap
Ils priaient et entretenaient les jardins, tandis que les frères et les sœurs en bonne santé gagnaient leur salut en prenant soin d’eux. On peut donc très bien imaginer que ces individus possédaient des biens de valeur et jouissaient d’une vie confortable. Les connaissances archéologiques concernant les léproseries étant encore minces, seule la poursuite des recherches in situ pourra lever le voile sur ces étonnantes découvertes.
Une fouille programmée ancrée dans le territoire et ouverte aux étudiants
Les fouilles archéologiques de Fleurey-sur-Ouche ne sont pas le fruit du travail isolé d’une seule équipe de chercheurs. Porté par l’Inrap et l’UMR 6298 ARTHEHIS, le projet est soutenu par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté et la Communauté de Communes Ouche et Montagne. Il intègre aussi l’association locale Histoire et Patrimoine de Fleurey-sur-Ouche (HIPAF), qui défend la mémoire et le patrimoine du village depuis 2006. Un bel exemple de synergie territoriale au service de la reconstitution de l’histoire locale!
Mise au jour de maçonneries dans des niveaux identifiés comme extérieurs, lors des fouilles programmées de la léproserie médiévale de Fleurey-sur-Ouche (Côte-d’Or). © G. Pertuisot, Inrap
Le programme accueille également des étudiants afin de contribuer à la formation des chercheurs de demain. Manier les outils, lire la stratigraphie, réfléchir à la spatialisation des vestiges : autant de gestes fondateurs qu’ils apprennent sur le terrain aux côtés d’archéologues expérimentés. Le chantier de « la Maladrerie de Fleurey » sera exceptionnellement ouvert au public dans le cadre des Journées européennes de l’archéologie. L’équipe propose une visite de la fouille sur réservation le samedi 13 juin 2026 de 17h30 à 19h.