À peine plus grande qu'une tasse, cette coupe d'argent cache des scènes qui fascinent les chercheurs depuis un demi-siècle. Entre hybrides fantastiques, serpents et barque céleste, elle pourrait refléter un ancien récit sur la création de l'ordre et de la structure dans le cosmos, ce qui en ferait l'une des plus anciennes représentations cosmologiques connues.
Coupe en argent avec scènes mythologiques, datée entre 2000-2300 avant notre ère. Environ 4/5 de la coupe ont été conservés. La photographie montre la partie centrale de ce qu'il en reste. © Wikimedia Commons / פעמי-עליון / CC BY-SA 4.0
Lorsque les archéologues israéliens mettent la main dessus en 1970, dans une tombe inviolée des collines de Judée, ils comprennent immédiatement tenir un objet exceptionnel. Façonnée vers 2200 avant notre ère, la coupe d'ˁAin Samiya est décorée de deux scènes mythologiques complexes: chimères, serpents, rosettes solaires, personnages à l'allure divine… Une iconographie sans équivalent dans le Levant. Longtemps, les chercheurs ont cru y déceler une version ancienne du célèbre mythe babylonien de l'Enūma eliš (ou Épopée de la Création). Une lecture qui vacille aujourd'hui, avec la publication d'une nouvelle étude dans le Journal de la société orientale "Ex Oriente Lux" le 13 novembre 2025.
7,5 centimètres… de mystères
La coupe d'ˁAin Samiya- appelée ainsi en raison du village palestinien où elle a été découverte- remonte à l'âge du bronze intermédiaire (2650-1950 av. J.-C.). Si à l'époque, le gobelet en argent est le seul objet de luxe retrouvé dans la région, il ne suscite que des recherches fragmentaires. Pour autant, "tous ceux qui travaillent sur l'âge du bronze du Levant sud connaissent cet objet", explique au magazine Smithsonian Susan Cohen, archéologue à l'université d'État du Montana et spécialiste de la région, qui n'a pas participé à l'article récemment publié. "Il figure dans tous les manuels, principalement parce qu'il est unique."
Haut d'environ 7,5 centimètres, il porte deux scènes: l'une présentant un hybride humain-animal et un serpent l'autre, deux figures humanoïdes, un serpent et le soleil, en dessous d'un objet en forme de croissant. Des scènes qui ont été, durant plus de cinquante ans, associées à l'Enūma eliš, mythe de création babylonien où le dieu Marduk (aussi appelé Bēl) triomphe du chaos primordial. Les auteurs de l'étude refusent toutefois cette comparaison traditionnelle. Et pour cause: la coupe précède le texte d'au moins mille ans, rappellent-ils.
Parce qu'il avait déjà travaillé sur les mythes cosmiques, Eberhard Zangger (géoarchéologue à la fondation suisse Luwian Studies) a en outre remarqué un détail inédit sur la coupe d'ˁAin Samiya, qui lui est présentée par son confrère Daniel Sarlo (chercheur en études bibliques à l'université canadienne de Toronto). Un symbole qu'il avait déjà observé sur les bas-reliefs sculptés du sanctuaire hittite de Yazılıkaya, en Turquie: le fameux "croissant", qu'il interprète comme une embarcation cosmique, chargée de transporter les astres à travers le ciel. "C'est une pure coïncidence que j'aie travaillé sur ce sujet, que j'aie cette image en tête, et que je la voie ensuite sur la bonne scène du gobelet", raconte-t-il au Smithsonian.
De chaos et d'ordre: le cosmos
Ainsi, en analysant le gobelet sous toutes les coutures, les chercheurs voient dans ses représentations une vision beaucoup plus ancienne et universelle du cosmos. D'un côté, un monde en fusion : un être mi-homme mi-taureau, des plantes et animaux mêlés, un serpent dressé qui semble dominer. Le soleil y est minuscule, presque à peine né. C'est l'image du chaos primordial, celui qui précède la création. De l'autre, un monde structuré: deux divinités robustes soutiennent la fameuse barque céleste- par ailleurs, symbole essentiel des cosmologies hittites et égyptiennes, présent sur des sites aussi anciens que Göbekli Tepe en Turquie. Le serpent, courbé et affaibli, est repoussé vers le bas. Le soleil, désormais rayonnant et doté d'un visage humain, symbolise la mise en ordre du cosmos.
Autre trouvaille mise en avant par les auteurs: la coupe n'aurait probablement pas été créée au Levant, où l'argent était alors rare. Les détails stylistiques et techniques évoquent plutôt la main d'un artisan akkadien, actif dans l'empire qui dominait la Mésopotamie au XXIIIe siècle av. J.-C. L'objet pourrait donc avoir été façonné en Syrie du Nord, avant de voyager- comme bien des marchandises- vers le sud, jusqu'à ˁAin Samiya. Peut-être a-t-il été transmis de génération en génération, pour être finalement enterré avec un notable local, comme geste chargé de sens destiné à accompagner son propre voyage vers l'au-delà.
Pour étayer cette interprétation, les chercheurs révèlent un nouvel artefact inédit, excavé dans les années 1980: un petit prisme en calcaire vieux de 3 800 ans, découvert à Lidar Höyük, en Turquie. Lui aussi porte une barque céleste, un disque solaire quadrillé et plusieurs figures en adoration. Un parallèle saisissant, qui placerait la coupe d'ˁAin Samiya dans un réseau iconographique cosmologique beaucoup plus vaste qu'imaginé.
Un mythe ancien, mais lequel ?
D'autres scientifiques s'annoncent toutefois plus sceptiques quant à ces conclusions. "Le gobelet pourrait refléter d'autres récits, comme le cycle de Baal, une série de conflits impliquant le dieu de la tempête [mythes ougaritiques, XIIIe siècle av. J.-C.], déclare au Smithsomian Mark Smith, spécialiste biblique au Princeton Theological Seminary, lui aussi non impliqué dans l'étude. Je pense que l'objection à considérer qu'il s'agit d'un mythe de création babylonien est juste, mais il n'est pas clair qu'il s'agisse d'un mythe de création du tout." D'après lui, sans nouvelles informations sur le contexte dans lequel le gobelet a été produit et enterré, il est impossible d'interpréter de manière fiable sa signification ou d'identifier son créateur.
Si la nouvelle interprétation se confirme, en revanche, la coupe et le prisme pourraient constituer les plus anciennes représentations de divinités organisant l'ordre à partir du chaos -thème récurrent de la cosmologie du Proche-Orient ancien-, précédant même les grandes mythologies mésopotamiennes. Qu'ils aient servi à "relier l'âme du défunt au voyage du soleil, jusqu'au ciel", comme l'écrit l'équipe dans l'article, ou qu'ils aient eu un autre usage, une chose est sûre, ils devraient continuer d'intriguer les spécialistes de leur époque.