Aux confins des Andes boliviennes, là où les caravanes de lamas transportaient jadis maïs, coquillages et pierres précieuses, un temple oublié vient d'être mis au jour, racontant une autre histoire de l'énigmatique civilisation de Tiwanaku.
lle est souvent considérée comme un mystère des Andes : la civilisation de Tiwanaku qui, après avoir dominé les environs du lac Titicaca, s'est éteinte il y a près de mille ans, bien avant l'avènement des Incas (1438-1527). Mais une nouvelle découverte en Bolivie, décrite dans la revue Antiquity le 24 juin 2025, vient éclairer d'un jour inédit les ambitions de cet empire oublié : un temple monumental jusqu'à présent jamais documenté qui, enfoui dans les terres arides du sud-est andin, à plus de 200 kilomètres de l'ancienne capitale Tiwanaku, révèle un point stratégique de l'expansion orientale de cet énigmatique État.
Un temple oublié, nœud entre trois mondes
Découvert à l'occasion d'une étude d'impact environnemental liée à l'élargissement d'une autoroute bolivienne, le temple – baptisé "Palaspata" d'après le toponyme local – est niché sur une crête peu visible depuis les routes modernes. Ce n'est qu'avec des images satellites, combinées à des vols de drones et à la photogrammétrie, que l'équipe internationale de chercheurs dirigée par l'archéologue José M. Capriles (Penn State University, États-Unis), en a repéré les contours. Les fouilles ont finalement permis de mettre au jour les vestiges d'un complexe rituel modulaire de 125 mètres sur 145 (soit plus de 18 000 mètres carrés), organisé autour d'une cour centrale, peut-être sacrée.
Son architecture est frappante, avec ses murs en pierre taillée ou encore ses alignements avec l'équinoxe solaire, qui rappellent les temples en terrasses emblématiques de la capitale Tiwanaku ou de ses colonies, comme Omo M10 (Pérou). Mais aussi, ses quinze modules parfaitement alignés. Parce que des fragments de céramiques quero (ou q'ero)- coupes utilisées pour boire de la chicha (bière de maïs)- y ont été retrouvés en abondance, les experts pensent qu'ils accueillaient des cérémonies rituelles, célébrant les cycles agricoles. Un indice est par ailleurs capital : le maïs nécessaire à la chicha devait être importé, car il était cultivé dans les vallées de Cochabamba, à basse altitude.
Le temple de Palaspata aurait ainsi pu servir de carrefour symbolique et logistique entre trois grands écosystèmes : le lac Titicaca au nord, les steppes arides de l'Altiplatino à l'ouest, et les vallées fertiles à l'est. Un point de passage obligé pour les caravanes de lamas transportant céramiques, sodalite (pierre bleue), maïs, coquillages… ou même substances hallucinogènes.
De sanctuaire à carrefour d'un empire sous-estimé
Palaspata ne se tenait en outre pas seul. Il s'insérait dans un vaste système de sites stratégiques, étendus le long des routes caravanières qui reliaient autrefois Tiwanaku à ses confins sud-est. À quelques centaines de mètres de là, les fouilles d'Ocotavi 1 ont révélé des sépultures aux crânes déformés rituellement, des poteries aux motifs sophistiqués, et même des outils lithiques et coquillages venus du Pacifique, datés au carbone 14 entre 630 et 950 apr. J.-C. – soit en pleine période d'expansion tiwanaku. L'ensemble formé par Palaspata, Ocotavi et un autre site encore, Cayhuasi, formait finalement une agglomération d'au moins 75 hectares, dont l'ampleur témoigne d'un investissement d'État planifié.
Longtemps perçu comme un lieu rituel isolé, Tiwanaku apparaît désormais comme le centre d'un empire à la logistique étendue et aux infrastructures complexes, comparable dans sa stratégie aux futurs Incas. Le temple de Palaspata en aurait été l'un des relais majeurs, comparable à une "préfiguration" des tambos incas (centres administratifs). Des conclusions qui imposent, d'après les auteurs de l'étude, une réévaluation du rôle de cette civilisation dans l'histoire andine. Non plus concentrée dans une cité religieuse, mais centralisée, capable de bâtir et d'imposer son influence sur des centaines de kilomètres.
Les chercheurs appellent désormais, dans un communiqué, à des fouilles archéologiques complémentaires pour dater plus précisément le temple, comparer son architecture avec d'autres sites et explorer ses fonctions exactes. Les autorités locales, en partenariat avec cette équipe, ont quant à elles lancé des démarches pour assurer la protection et la valorisation de ce nouveau site, semble-t-il pièce manquante de l'histoire précolombienne de la région.